«Le monde professionnel va devenir plus complexe»

Lars Gabriel Meier 8 Minutes

Intelligence artificielle, automatisation, profils professionnels en mutation: le monde du travail est en pleine transformation. Les parents se posent la question: comment préparer son enfant à un avenir qui se réinvente sans cesse? C’est ce que nous avons voulu savoir auprès de Frederik Thomas. Dans cet entretien, l’expert en transformation numérique nous dit quels cinq domaines professionnels ont, selon lui, de l’avenir et comment les parents peuvent préparer au mieux leur progéniture au monde du travail de demain.

Frederik Thomas, le monde professionnel est en pleine mutation et beaucoup des métiers que nos enfants exerceront un jour n’existent probablement pas encore aujourd’hui. Comment analysez-vous cette évolution?

Je pense que ce ne sera pas l’exception, mais bien la norme. Car les métiers ne sont aujourd’hui plus statiques: ils sont en mouvement permanent et évoluent pour une multitude de raisons, notamment sous l’effet de l’intelligence artificielle.

Cela se répercute aussi sur des chaînes de création de valeur entières et, en fin de compte, sur les emplois eux-mêmes. De nouveaux profils professionnels apparaissent, tandis que les profils existants se transforment nettement dans leur contenu.

Prenons l’exemple du métier de médecin: les médecins disposent aujourd’hui de bien plus de moyens techniques pour établir un diagnostic. Il en va de même dans l’artisanat. J’ai quelques menuisiers dans mon entourage et je constate à quel point ils travaillent désormais beaucoup plus avec des capteurs et des systèmes de mesure numériques qu’auparavant. Avant même d’entrer dans une maison, celle-ci est par exemple d’abord mesurée numériquement, afin que la planification soit plus précise et plus efficace.

L’adoption de la technologie progresse dans tous les métiers. De ce fait, les exigences en matière de compétences évoluent elles aussi.

Vous l’avez déjà évoqué: l’intelligence artificielle est actuellement l’un des thèmes centraux du monde du travail. Quelles conséquences l’IA a-t-elle, selon vous, sur les profils professionnels?

L’intelligence artificielle facilitera surtout les tâches standard, administratives et les tâches routinières récurrentes. Je ne crois toutefois pas qu’elle les remplacera entièrement. Mais nous devrons apprendre à travailler autrement.

Prenons l’exemple des jeunes adultes qui suivent justement des études: rédiger soi-même le résumé écrit d’un texte n’a guère de sens si un outil d’IA peut le faire en quelques secondes. Cela ne signifie pas pour autant que la valeur ajoutée personnelle disparaît – elle se déplace plutôt. Dans cet exemple, elle ne réside alors plus dans le résumé lui-même, mais dans le fait de contextualiser les contenus du texte en question, de les questionner de manière critique, de les relier entre eux et d’en tirer de nouvelles conclusions.

Pour les profils professionnels, cela signifie qu’il faut apprendre à utiliser la technologie de manière judicieuse. Je suis convaincu que l’IA touchera chaque domaine professionnel – quel que soit le métier concerné. Une compréhension de base de la technologie est donc essentielle. Si elle fait défaut, les choses se compliquent. Les jeunes devraient être conscients qu’ils n’exerceront pas un métier de façon inchangée pendant des décennies, tel qu’ils l’ont appris à l’origine lors de leur apprentissage. Les contenus du travail et les exigences évolueront en permanence.

Je ne vois pas l’IA comme un substitut à l’être humain, mais comme un outil que l’on a en main. Ce qui compte, c’est la manière dont la technologie et l’humain interagissent, et non leur opposition. Il sera essentiel que la prochaine génération apprenne à utiliser l’IA de manière ciblée – afin d’accomplir ses tâches plus rapidement, plus efficacement et, au final, mieux.

Au-delà de l’IA: quelles sont actuellement les autres évolutions majeures qui transforment durablement le monde du travail?

Outre l’intelligence artificielle, plusieurs évolutions marquent durablement le monde du travail. Un facteur fondamental est par exemple l’évolution démographique: actuellement, en Suisse, plus de personnes quittent le marché du travail qu’il n’en arrive de nouvelles. Dans de nombreux domaines, on manque donc aujourd’hui de personnel qualifié. Les entreprises sont par conséquent tenues d’investir davantage et de se positionner comme des employeurs plus attractifs. Dans bien des cas, il y a encore du retard à rattraper.

Un autre thème important est la transformation vers la durabilité. Il s’agit de plus en plus de travailler en ménageant les ressources, de s’affranchir des modèles jetables et de raisonner davantage en cycles, par exemple dans l’esprit d’une économie circulaire. Cela modifie aussi bien les modèles d’affaires que les exigences envers les collaboratrices et collaborateurs.

Enfin, les nouvelles formes de travail gagnent en importance. Le travail hybride et les modèles flexibles se sont imposés et continueront de marquer le monde du travail, même si l’on observe actuellement, par endroits, un retour de tendance vers le bureau.

Le travail et le métier sont un élément essentiel de sa propre sécurité financière. Selon quels critères les jeunes devraient-ils décider aujourd’hui de la voie professionnelle à suivre?

Ce n’est pas une question simple et elle ne peut se résoudre à un seul critère. Plusieurs aspects entrent en jeu. Tout d’abord, chaque jeune devrait se demander: qu’est-ce qui m’intéresse vraiment? Où sont mes passions? Où ai-je envie d’investir du temps et de l’énergie? Qu’est-ce qui me plaît et où sont mes forces? Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, en allemand, le mot «Beruf» (métier) vient de «Berufung» (vocation).

L’essentiel ne devrait donc pas être de savoir où l’on gagne le plus d’argent. Car l’expérience le montre: lorsqu’on est bon dans un domaine, on est aussi bien rémunéré, parce qu’on fait partie des meilleurs – quel que soit le métier. Il est donc important de choisir quelque chose qui nous correspond vraiment et qui procure du plaisir.

Un autre point important est l’ouverture au changement. Car, comme déjà évoqué, le métier que l’on apprend aujourd’hui ne subsistera pas sous cette forme, inchangé, pendant des décennies. Peut-être qu’un jour, par exemple, on ne parlera plus de paysagiste, mais de «Tech Engineer Gardening», parce que l’on travaillera bien davantage avec des machines et de la technologie. Nous ne le savons pas encore aujourd’hui. Il est donc important de rester souple et ouvert dans sa façon de penser.

Quels domaines professionnels ou parcours de formation considérez-vous actuellement comme particulièrement porteurs d’avenir?

Il y a, selon moi, cinq domaines professionnels particulièrement porteurs d’avenir. Le premier englobe tout ce qui touche à la technologie – soit des thèmes comme le cloud, l’informatique, l’analyse de données ou le développement de produits. Ces compétences continueront de gagner en importance dans presque toutes les branches.

Un deuxième domaine important est la santé. Je suis par exemple convaincu que le personnel soignant ne pourra pas être simplement remplacé par des robots. Précisément dans le domaine humain, le contact personnel reste un élément essentiel.

Troisièmement, la formation est un domaine d’avenir. Certes: apprendre et enseigner vont eux aussi continuer de changer et d’évoluer. Mais là encore, il faut des personnes pour transmettre les contenus, accompagner et concevoir.

Un quatrième domaine regroupe tout ce qui concerne l’énergie et la durabilité. La question de savoir comment les entreprises peuvent gérer leurs activités en ménageant les ressources et apporter leur contribution devient toujours plus importante.

Et last but not least: l’artisanat classique. Des métiers comme menuisier ou électricien restent pertinents, mais évoluent eux aussi. Comme évoqué en introduction, ces groupes de métiers travaillent eux aussi nettement plus avec des outils numériques et de nouvelles technologies qu’auparavant.

Quel rôle joueront à l’avenir les compétences techniques classiques – les fameux hard skills – par rapport aux compétences transversales, les soft skills? Comment leur interaction évolue-t-elle?

Les hard skills resteront sans aucun doute importants. Je ne voudrais par exemple pas être soigné par une médecin qui a certes de bons soft skills, mais qui ne sait pas comment traiter correctement différentes blessures. Le savoir technique demeure donc essentiel.

L’importance des soft skills va continuer de croître. En font partie la communication, l’esprit critique ou encore la capacité à se diriger soi-même. Car le monde professionnel va devenir plus complexe. Nous accomplissons aujourd’hui bien plus de tâches en moins de temps et sommes exposés à nettement plus d’influences qu’auparavant. Alors qu’autrefois une journée de travail était clairement structurée, nous sommes aujourd’hui constamment soumis à des stimulations et à des informations diverses.

Cette surcharge permanente de stimuli exige un haut niveau de résilience pour pouvoir simplement bien travailler. C’est précisément là que les soft skills jouent un rôle déterminant.

Je le résumerais donc ainsi: les hard skills donnent de la profondeur, les soft skills donnent de l’impact. C’est la combinaison des deux qui est déterminante.

Si vous pouviez, pour terminer, transmettre aux parents une recommandation centrale: quel est l’élément le plus important pour préparer au mieux les enfants au monde du travail de demain?

Je reviendrais ici une nouvelle fois sur l’ouverture au changement. Les parents devraient préparer leurs enfants à l’idée que tout évoluera toujours en permanence.

Concrètement, cela signifie: encourager la curiosité, renforcer la confiance en soi et, surtout, développer le plaisir d’apprendre est, à mes yeux, central, car ce n’est qu’alors que naît la volonté de créer du nouveau, d’expérimenter et de s’ouvrir aux changements. C’est de cette ouverture que naissent aussi de nouvelles idées et possibilités.

Dans ce contexte, l’acquisition d’une compréhension de la technologie a son importance. Il ne s’agit pas pour autant d’équiper les enfants le plus tôt possible d’appareils numériques. Les parents devraient plutôt accompagner activement leurs enfants – c’est-à-dire essayer de nouveaux outils avec eux, par exemple créer des histoires ou des images à l’aide de l’IA, puis échanger sur ce qui fonctionne, ce qui plaît et ce qui ne plaît pas. Ce dialogue commun me paraît extrêmement important. La technologie n’est pas un substitut à l’éducation, mais un moyen pour l’avenir.

Portrait

Frederik Thomas est Chief Technology Officer et enseignant en transformation numérique et leadership dans différentes hautes écoles de Suisse.